Le Square Viger : entre rupture et nostalgie

— English will follow —

L’heure est à l’audace, mais cela ne doit pas nécessairement se faire en rupture avec un esprit de conservation

Pergolas est du Square Viger © FVL juin 2015 docomomoquebec.ca

Pergolas est du Square Viger
© FVL juin 2015 docomomoquebec.ca

L’annonce a été faite. Après avoir couvert l’actualité patrimoniale de ce printemps 2015, le Square Viger se dessine, sous le trait des autorités municipales, un nouvel avenir en rupture avec son passé. Une nouvelle place publique remplacera l’aménagement de l’Agora conçu par le sculpteur Charles Daudelin, en continuité avec l’esprit de développement initié par la construction massive du CHUM. Ce lieu, mal-aimé comme bon nombre de gestes modernistes, sera t-il plus investi par les citoyens suite à sa nouvelle conception paysagère « sécuritaire » ?

L’avenir de cette place publique pose question. Le sujet fut d’ailleurs couvert par un large panel d’acteurs de la scène montréalaise. À commencer par les étudiants de l’UQAM, en DESS Architecture moderne et patrimoine qui en ont fait conjointement le sujet de leur projet d’étude et d’une exposition encore présente entre les murs du pavillon du Design (1440, rue Sanguinet). Un bon nombre de citoyens et d’organismes ayant à cœur la conservation du patrimoine montréalais se sont également mobilisés, comme en témoignent les Promenades de Jane en mai dernier ou la future programmation du collectif Montréal Explorations.

L’avenir de cette place publique fait donc débat. En tant que jeunes professionnels en conservation de l’environnement bâti, l’annonce de cette démolition prochaine ne nous laisse pas indifférents ! Nous vous proposons quelques-unes de nos réflexions, à la lecture du Communiqué du Concept d’aménagement du Square Viger, Un square-jardin pour tous, sécuritaire et convivial, diffusé le 5 juin 2015 par le maire de Montréal M. Denis Coderre et le responsable de la stratégie du centre-ville au comité exécutif de la Ville de Montréal, M. Richard Bergeron.

Plusieurs points nous interpellent. Focus sur cette proposition qui mêle étrangement nostalgie et innovation.

« […] redonner ses lettres de noblesse à cet espace urbain majeur […]» (paragraphe 1)
Ciblé comme objectif premier du projet, on peut se demander quelles sont les lettres de noblesse qui sont ici mentionnées. Ne vient-on pas dénigrer profondément certaines d’entre elles en supprimant une partie du passé de ce lieu ? L’aménagement de facture moderne qui cherchait à redonner sens à cet espace urbain défiguré par l’autoroute n’est-il pas effacé des archives physiques ? Quelle conception d’une mise en valeur peut être prônée par une telle démolition qui ne préserve qu’une icône (Le Mastodo) comme anecdote d’un passé bien mal investi ?

« […] répondre plus adéquatement aux besoins d’une grande diversité d’usagers.» (paragraphe 1)
Si une consultation publique a été mise en œuvre, quelle mobilisation a t-elle créé ? Quelles personnes furent réellement consultées ? Cette « diversité d’usagers » ne serait-elle pas synonyme de cette nouvelle population qu’induit l’emplacement du CHUM ? Que devons nous donc entendre par cette « diversité d’usagers » ? Intègre-t-elle les itinérants également ? Au détriment de quel type population cela se fait-il ?
Un contraste apparaît entre une nouvelle faune et des populations plus marginales, qui fut soulevé par Bernard Vallée en mai dernier, voyant dans la construction monumentale du nouvel hôpital le seul intérêt d’apporter un achalandage qui permettrait, au fil des années, de redonner vie au Square Viger tel que pensé par Charles Daudelin.

« Le square Viger fut le premier jardin public aménagé à Montréal au 19e siècle.» ; « […] renouer avec l’histoire fascinante de cet espace […] » (paragraphe 2)
Ne serait-ce pas ici la manifestation nostalgique d’un souvenir romancé ? Un souvenir d’une place publique idéalisée, en rupture avec l’esthétique moderne ?

« Le projet de réaménagement du square Viger, tout comme le recouvrement de l’autoroute Ville-Marie, contribuera grandement à consolider le lien entre le Vieux-Montréal et le centre-ville.» (paragraphe 3)
Cette ambition, louable de par son attention, ne pourrait-elle pas se faire autrement que par le sacrifice et l’abnégation d’un pan de l’histoire ? Ne pourrait-elle pas se faire conjointement avec l’histoire du développement de Montréal ? Cet énoncé est d’autant plus étonnant lorsque l’on pense aux nouvelles constructions adjacentes qui créent elles-mêmes des ruptures profondes avec le reste de Montréal…

« Tenant compte des principales suggestions faites par les citoyens en 2014 lors de la consultation publique […] » (paragraphe 4)
Toutes les opinions ont-elles été prises en compte ? Tous les regards consultés ? La majorité devrait-elle être synonyme de légitimité ? On aurait aimé savoir qui furent les porte-parole de telles opinions, de manière à comprendre la teneur d’une telle décision !

« […] l’espace sera réaménagé de façon à permettre une flexibilité et une variété d’expériences. Des lieux de détente et d’échanges, de même que plusieurs arbres et jardins horticoles seront aménagés et une place importante sera accordée à l’art public.» (paragraphe 4)
N’était-ce pas là le fondement même du projet de Charles Daudelin ? Faut-il rappeler que ce dernier projetait des installations festives et conviviales soutenues par un verdissement quatre saisons, dans l’objectif de faire de cette place publique un lieu agréable, vivant et investi, en dépit des contraintes instaurées par le mandat de la Ville qui souhaitait la création d’un lieu « fermé » ? Faut-il une fois encore préciser que cette belle intention d’insuffler de la vie à cet espace fut avortée par la ville elle-même ? L’espace sera-t-il alors davantage investi et approprié par la population montréalaise une fois l’Agora détruite ?

« Par ailleurs, la Ville a signifié son intention de procéder au démantèlement d’Agora qui, en raison de sa configuration, présente des risques majeurs en matière de sécurité. Elle fera place à une nouvelle agora, plus ouverte […] » (paragraphe 6)
Quelles sont les facteurs définissant une place sécuritaire ? Un espace ouvert permet-il réellement de répondre plus adéquatement à ces questions ? La place Émilie-Gamelin, récemment réaménagée, ne serait-elle pas en cela un contre exemple qui incite à la méfiance ?

« Consciente des enjeux entourant le partage de l’espace public et la présence de nombreuses personnes en situation d’itinérance dans le square Viger, la Ville de Montréal a mis sur pied un comité d’orientation […] dans le cadre de ce projet, ce comité s’assurera que des services d’interventions sociales bonifiés soient offerts aux populations vulnérables fréquentant le square.» (paragraphe 4)
Un tel projet ne peut avoir été réalisé, pensé et élaboré sans une sensibilité à ce problème de fond qui jalonne depuis toujours l’histoire de cette place. Mais quel en fut le degré de considération dans l’élaboration de ce projet ? La réponse de la Ville est évanescente et bien élusive. A-t-on réfléchi de concert avec les associations communautaires au nouveau concept d’aménagement du Square et aux « services d’interventions sociales » qu’il est nécessaire de mettre en place ? Comment la Ville pense-t-elle résoudre cet enjeu ? Car la présence des itinérants est bien plus ancienne que l’aménagement de Charles Daudelin et ne peut en trouver la seule cause. Le nouvel aménagement offrirait-il donc une solution plus pensée, justifiée et consciencieuse ? Ou bien ne fait-il que reléguer l’enjeu, une fois encore, à un temps post-scriptum ?

Au terme du débat, les réponses citoyennes semblent nous dire une chose : l’habitant de proximité ne voit pas forcément en cette démolition une « mauvaise chose ». Si les personnes directement concernées ne sont pas attachées à l’identité de cette place publique, pourquoi et comment la conserver ? Ceci ne révèlerait-il pas un manque de cohésion, un contraste et une tension entre la Ville, qui se détache progressivement du lieu, et les experts et amateurs de patrimoine moderne qui en revendiquent l’importance dans l’histoire montréalaise ?
Notre réponse est la suivante : si Montréal souhaite s’affirmer comme Ville Unesco de Design, cela ne peut se faire par de telles ruptures. Au risque de bâtir un fantôme encore plus présent et contraignant par son absence, comme le témoignent certaines démolitions internationales parmi lesquelles figurent les Halles de Baltard (Paris) détruites en 1971.
La Ville se doit donc de prendre en charge la mise en valeur de tels lieux, d’en diffuser la valeur patrimoniale et de développer un discours cohérent avec celui des professionnels en conservation. Le 375e serait alors l’occasion de dévoiler la capacité de la Ville à innover tout en conservant. À bon entendeur… !

Nous vous invitons à être attentifs à l’actualité, et rendez-vous le 16 juin 2015 durant la séance d’information et d’échanges, une occasion pour chacun de s’exprimer et pour tous de saisir le pouls de l’opinion publique.

Pour enrichir la réflexion :


 

Viger Square: Between Rupture and Nostalgia

It is time for change. Changing does not rule out conserving…

The announcement has been made. After being the subject of much dialogue in the Conservation field this spring 2015, the Viger Square, under the heavy hand of the municipal authorities of the city of Montreal, is about to have its future re-written. A future which ruptures very much with it’s past. A newly designed public square will replace the current architecture known as Agora, conceived by the sculptor Charles Daudelin in the 1980’s. The demolition is being done in the name of development and celebration; that is, a multi-billion dollar hospital complex now facing Agora and the square, and the 375th anniversary of the city of Montreal. The Agora, it should be said, is rather unloved, like many of its post-modernist architectural counterparts. Will it’s re-birth as yet another harried project “in time” for the city’s anniversary celebration truly bring it back to life?

The answer to this is unknown, but the question has not gone unnoticed by a large number of local actors.

To begin with, there are the students. UQAM’s post-graduates in Heritage and Modern Architecture have used their thesis projects to express possibilities for the future of Agora; the results are still on show at the school’s Design Pavilion (1440, rue Sanguinet).

There are also the citizens, and public organisations, whose heart lies in the conservation of Montreal’s built heritage – and with reason, considering the city’s past experiences with hasty demolitions – who have organized walking tours and activities centred on Viger Square, such as the Promenades de Jane and the collective Montréal Explorations.

As a young post-graduate in conservation of the built environment at the University of Montreal, my colleagues and I are not indifferent; here you will find our thoughts on the subject, particularly as we discovered the design of the project which will take its place: A garden-square for everyone, a safe and dynamic design.

This design proposal was released June 5th 2015 by the Mayor of Montreal, Denis Coderre, and the responsible party for the strategy, Richard Bergeron, only hours after the announcement of the demolition of Agora, and on the same day Quebec’s largest Heritage Conservation organisation Action Patrimoine were congregated at their annual conference.

Many points of the design are troubling; and not surprisingly, in a bid for public support for the demolition, the city ironically utilizes the power of nostalgia.

“… [The design will] return this major urban space back to its noble roots… “(Paragraph 1)

Cited as the prime objective of the project, it is unclear what noble roots the city is alluding to. Are they not profoundly denigrating the roots of this place by wiping out a part of its history? It was equally the city that decided to “modernize” the space with Daudelin’s Agora. Originally, it was a majestic Victorian era park and it was disfigured by building a highway straight through it in the 1970’s. What kind of design do they imagine will honour these noble roots? Just one piece of Daudelin’s design, a sculptural element named “Mastodo”, will be restored, kept and moved to another location; the lone remnant of the narrative of a public park many already feel was taken from them 30 or more years ago.

“… [The design will] adequately respond to the needs of a diverse group of users…” (Paragraph 1)

What kind of public consultation was conducted? The city must have forgotten to invite the people concerned for its conservation! Is this “diverse group of users” a synonym for the people who will now frequent the multi-billion dollar hospital complex (CHUM) recently constructed across the street? How should we interpret this concept of “diverse group of users”, who will they diversify at the expense of? We image it will be the homeless who seek refuge there. A stark contrast can been seen between the kind of user the city favours for this space, and the marginal groups who frequent it currently. A point brought to light first by Bernard Vallée, a well-known urbanist and heritage personality, who said one good thing about the monumental construction of the CHUM is that it may convince the city to maintain the space, over time, bringing life back to Square Viger.

“Viger Square is the first public garden created in Montreal in the 19th century…” “… [The design will] bring us back to the fascinating story of this place…” (Paragraph 2)

What a romantic thought to simply remove all that has been built since and return to the majesty that was Victorian design the 19th century! The Modern aesthetic given to the space when it was re-designed in the 70’s is nothing if but in contrast the Victorian tastes, but very much in line with what was popular in design at the time; is this not a story worth telling?

“The project to re-design the Viger Square, along with the project to cover the Ville-Marie highway, will contribute to the consolidation of the link between Old-Montreal and downtown.” (Paragraph 3)

This ambition is not unworthy of attention, but is not being attempted for the first time by the cities’ urbanists; could it not be achieved through another path, one which does not erase an important vestige of built heritage? Could it not be conceived sustainably, harmoniously in line with the history of the development of the city of Montreal? This remark truly hits home when you consider the incredibly monumental scale of the hospital complex going up across the street, supplanted quite in the middle of the urban fabric, and which itself has been criticized as a rupture in the landscape of the city.

“Considering the principal suggestions made by citizens in 2014 during the public consultation…” (Paragraph 4).

When did this take place? Who was there? Which suggestions were taken into consideration? Those of the people with the loudest voices, the deepest pockets? If it did occur, who contextualized the issues at hand?

“… [The design will] permit differing and flexible experiences. Areas for relaxing conversation, trees and gardens, an important place will be made for public art.” (Paragraph 4)

Was this not the aim of Charles Daudelin’s design as well? Lest we forget, Daudelin imagined a public square where the gardens would stay green all year, where the architecture could support dynamic activities in all four seasons, and with the objective of creating a pleasant, investable, livable space; despite the constraints given to him by the city who mandated the creation of space “closed off” from the heavy traffic flow around it. Must we really point out, that the responsibility for the fact that the space was never animated, or invested in, also falls squarely on the shoulders of the city? Will this space suddenly become dynamic, animated, and truly be ameliorated simply because Agora has been demolished?

“…the city has decided to dismantle Agora which, because of its configuration, presents a serious risk to public safety. It will be replaced with another, more open space …” (Paragraph 6)

Does a space being “open” permit an increase in safety? Recently, the city re-designed the Émilie-Gamelin place near Berri-UQAM metro, known for being un-safe. Originally designed to celebrate the opening of the city’s 350th anniversary, it was a wide open space oft used as gathering place, for protestors and drug pushers mainly. To mitigate this kind of usage, the city installed a number of structures, like sculptures and temporary buildings, as well furnishings like wooden crates and umbrellas which obstruct the open space and “entice users” to come on in and walk around.

“Aware of the issues surrounding the sharing of public space and the presence of a large number of homeless people in Viger Square, the city of Montreal put together a committee… whose goal will be to ensure social services can be offered to the vulnerable members of society who frequent the square.” (Paragraph 4)

No project could be considered for this space without adequately responding to the needs of the vulnerable members of our population who have long frequented this square. How exactly did the city integrate this question into the new design? The city responds that the homeless people who frequent it are the ones who are difficult, they, it seems, refuse to be helped. How does the city propose to resolve this question? Itinerancy has been around much longer than even Charles Daudelin’s Agora, and thus it cannot be its sole cause. Does this 30 Million dollar project consider the homeless as one of its new users, or does it once again, push along this serious social problem hoping it will fall to another time, but mainly another place.

To conclude, the response to the proposed demantlement of Viger Square is not unanimously been negative, on the contrary, particularly by those who live in close proximity. But if those directly concerned are not attached to the identity of this place, why should and how can we protect it from being “dismantled”?

What it reveals is a lack of cohesion; between the city who hopes to eradicate a problem by starting over (again) and the experts and historians who defend this important symbol of Montreal’s urban heritage.

We leave you with this: If Montrealers considers themselves worthy of its title UNESCO City of Design, we cannot allow this. If we do, the city will continued to add to their list of ghosts, of places even more present and indicative of our social woes than they were before they were demolished!

It is the responsibility of the city to protect and care for these spaces, to educate people as to their value as part of an enlightened, sustainable city, and to and develop a dialogue with conservation professionals. The 375th anniversary would be a perfect occasion for the city to show it is beyond repeating the mistakes of the past, and capable of innovating, developing, while conserving it heritage!

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3 réflexions sur “Le Square Viger : entre rupture et nostalgie

  1. Très intéressant. Nous sommes en train de monter un projet avec les utilisateurs actuels du square, qui l’habit depuis des années. Le thème est la préservation de la mémoire. Exeko en partenariat avec le musée McCord et des artistes, passent 20 semaines dans le square a discuté de mémoires, d’anecdotes, d’archéologies. Le but est de présenter un  »snapshot » de la vie au square en 2015.

    Légendes urbaines, photos, poèmes, trame sonore, et autres médiums à explorer.

    Simon Chalifoux

    simon.chalifoux@exeko.org

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